Dimanche 21 juillet 2024

Vers une “dédollarisation” des échanges internationaux ?

Les sanctions imposées par les Occidentaux à la Russie après l'attaque de l'Ukraine pourraient bien avoir une conséquence économique internationale de grande ampleur à moyen ou long termes : une lente mais régulière dédollarisation des échanges internationaux ou, autrement dit, une réduction du poids de la monnaie américaine dans ces derniers.

Le dollar voit son utilisation dans les transactions internationales s'amenuiser © Freepik

Les dirigeants occidentaux continuent à prétendre que, du fait des sanctions dont ils l’ont frappée, la Russie est de plus en plus isolée. Ce qui est faux. C’est exactement l’inverse qui se passe. Ce qui a été confirmé par une personnalité aussi incontestable que Dominique de Villepin, ancien premier ministre et ministre des Affaires étrangères français, rendu célèbre par son discours à l’ONU condamnant l’agression injustifiée des Etats-Unis contre l’Irak, en 2003. Guerre qui a fait plus de 500.000 morts (1) et livré une partie de ce pays à l’Etat islamique. Au cours de l’émission "Quelle époque !" sur France 2 (2), M. de Villepin a déclaré : “Pour le reste du monde, ce conflit reste une guerre de blancs”. Et de souligner les conséquences négatives, tant au plan économique que politique qu'entraîne cet isolement. Merci Monsieur de confirmer ce que nous disons depuis des mois…

Dominique de Villepin souligne l'isolement de l'Occident et que la guerre d'Ukraine est "une guerre de blancs" pour les autres continents © gouvernement.fr

Dès que les sanctions ont été décidées, on a vu que la Russie et la Chine ont accéléré la mise au point (déjà entamées antérieurement) d'un système d'échange monétaire électronique, destiné à concurrencer SWIFT qui, pour l'instant, dispose d'un monopole de fait sur les transactions financières internationales. Projet auquel d’autres pays se sont déjà agglomérés. Il ne semble pas encore tout à fait opérationnel mais fonctionne déjà de manière expérimentale. Et, selon plusieurs analystes, pourrait être activé vers la fin de l’année prochaine ou au début de 2025. Si cette hypothèse devait s’avérer exacte, cela ne pourrait qu’accélélerer la “dédollarisation” et accélèrer le projet de monnaie commune des BRICS, adossée à l’or.

La nouvelle “ruée vers l’or”

Si ce qui précède relève de tests, de projets (parfois très avancés) et d'hypothèses, les faits, eux, sont bien concrets. Diverses nations (et non des moindres) ont considérablement augmenté leurs achats d'or au cours des derniers mois. C'est notamment le cas de la Russie (pourtant productrice), de la Chine, de l'Inde, de la Turquie, du Kazakhstan, etc. Certes, cette tendance était antérieure à l'attaque de l'Ukraine mais elle s'est soudainement accélérée. Pour comprendre l'importance de ces récentes acquisitions massives de métal jaune, il faut remonter à juillet 1945 et à la conférence de Bretton-Woods. Cette dernière était destinée à reconstruire le système monétaire international, après la Deuxième Guerre mondiale. Deux tendances s'affrontaient. Celle du Britannique Keynes et celle de l'Américain White. Le premier soutenait la création d'une monnaie internationale, le bancor, tandis que le second souhaitait l'instauration d'un étalon-or. Cette dernière proposition fut choisie. Rencontrant ainsi la volonté des États-Unis qui, à l'époque, étaient les plus gros détenteurs d'or du monde. De ce fait, le dollar, adossé à une telle réserve de métal jaune, s'imposait tout naturellement comme LA monnaie des échanges internationaux. Les autres principales monnaies étant liées au billet vert. Apportant ainsi deux avantages tout à fait majeurs aux Américains. D’abord, ils devenaient de facto les arbitres du commerce international et ensuite pouvaient emprunter dans le monde entier dans leur propre devise. Qu’ils gèraient à leur guise.

En renonçant aux Accords de Bretton Woods, Richard Nixon a ouvert une boîte de Pandore dont on n'a pas fini de mesurer les conséquences © Wikipedia

Les choses auraient pu rester en l’état si les États-Unis ne s'étaient pas trop endettés (déjà…) , ce qui les obligeait à acquérir de plus en plus d'or pour maintenir la parité entre leur monnaie et le métal jaune. À un certain moment, la situation devint intenable. Et, le 15 août 1971, le président des Etats-Unis de l'époque, Richard Nixon, renonce d'un trait de plume unilatéral à cette parité. Exit l'étalon-or ! Ce qui permet à John Connally,  à l'époque secrétaire américain au Trésor, d'affirmer avec un cynisme mais aussi un réalisme certains : “Le dollar est notre monnaie mais votre problème”. Ce qui n'était que la stricte vérité.

Quand les “émergents” se rebiffent

Une fois ce problème d’étalon-or brutalement éliminé, les États-Unis se sont empressés à s'endetter au-delà du raisonnable. Leur dette atteignant aujourd'hui plus de 30 trillions de dollars. Mais ils gardaient leurs atouts évoqués ci-dessus : la possibilité d'emprunter dans leur devise et contrôler la monnaie des échanges internationaux. Et donc des matières premières, en particulier, des hydrocarbures. Ce qu'ils avaient d'ailleurs déjà prévu dès février 1945 quand ils avaient signé l’Accord de Quincy avec l'Arabie Saoudite, grâce auquel, en échange de leur protection, ils avaient obtenu un droit d'exploitation quasi monopolistique des gisements pétroliers du pays. Ce pacte avait été respecté jusqu'à présent. Toutefois, depuis l'assassinat de Jamal Khashoggi à Istanbul, les relations entre Washington et Ryad se sont sérieusement détériorées. Et la récente visite de Joe Biden en Arabie n’a pas franchement réussi à améliorer leur climat. (3)
A telle enseigne que Pékin et Ryad sont en négociations (très avancées) pour organiser le paiement en yuans et non plus en dollars du pétrole vendu à la Chine par l’Arabie. Du côté de l’Inde, il n’est plus secret qu’une grande partie de l’or noir acheté à la Russie, en dépit des sanctions, est payée en roupies. Et le phénomène s'étend même à des petits pays qui, il y a peu, n’auraient jamais osé défier le géant américain. N’a-t-on pas vu, il y a quelques semaines à peine, le Ghana payer son pétrole, acheté aux Emirats Arabes Unis, en or et non en dollars ? Officiellement, pour préserver ses réserves de change. Mais officieusement pour se libérer du poids de la devise américaine.

Le Ghana ne paie plus son pétrole aux Emirats Arabes Unis en dollars mais en or, extrait de ses mines © Wikipedia

Si la perte d’influence du billet vert est occupée à s’accélérer très fortement du fait des sanctions contre la Russie (qui ont créé un vrai clivage planétaire), le phénomène n’est pas vraiment nouveau. Il est engagé depuis deux décennies.

Selon les rapports de la Banque mondiale, entre 2000 et 2021(4), on a constaté que les poids respectifs des économies dans le monde ont considérablement évolué. Au début du siècle, le monde occidental (+ le Japon, l’Australie et la Corée du Sud) représentait environ 80 % de la richesse et des échanges mondiaux. Aujourd'hui, ils ne sont plus que de maximum 55 %. Ceci est non seulement dû au développement massif de la Chine devenue 2e puissance économique mondiale mais aussi de toute une série de pays producteurs de matières premières qui ont compris qu’ils détenaient des atouts maîtres. Et donc un pouvoir énorme. Qui a encore été fortement renforcé par les politiques environnementales en Europe qui ont gravement nui à la compétitivité de ses industries, entraînant de nombreuses délocalisations. Sans oublier l’abandon du nucléaire par certains pays du Vieux Continent (en particulier l’Allemagne) et le refus d’exploiter les gaz et pétrole de schiste dont pourtant l'Europe regorge. Ce faisant, elle se mettait elle-même en situation de dépendance lourde à l’égard des pays producteurs. Si l’on ajoute à cela, cerise sur le gâteau, les récentes sanctions imposées à la Russie qui pénalisent plus les “sanctionneurs” que les “sanctionnés”, comme l’a souligné l’ancien patron du FMI (5), on comprend aisément que s’il y a des “émergents” d’un côté, il y a surtout des “déclinants” suicidaires de l’autre ! En tout cas en Europe.

Un hold up qui accélère la “dédollarisation”

À cela s'ajoute le fait que les États-Unis ont unilatéralement bloqué les comptes et avoirs russes, tant publics que privés, dans les banques américaines et européennes. Et menacé de s'en emparer pour les donner à l’Ukraine. Ce hold up légalisé a créé un profond climat de méfiance de la plupart des autres nations qui avaient confié leurs réserves monétaires (libellées en dollars et/ou en or) aux Américains.
De ce fait, un certain nombre de ces pays (et non des moindres) qui avaient des dépôts dans des banques américaines se sont dit que si des sanctions pareilles pouvaient être imposées à la Russie, pourquoi ne pourrait-il pas en être de même à leur égard, en cas de différends avec Washington ? Ce qui explique les achats d'or et la volonté de retirer petit à petit leurs avoirs d’un pays aussi peu respectueux des droits à la propriété.

Vers une monnaie des Brics adossée à l’or ?

Ces saisies arbitraires ont évidemment donné une sérieux coup d’accélérateur au projet des BRICS de créer leur monnaie commune, indépendante du dollar. Celle-ci devant être composée d’un panier de devises des pays membres et adossée à l’or.
Projet qui n’a rien de nouveau mais qui, jusqu’à présent, était resté à l’état embryonnaire. Même si, au cours des trois dernières années, les achats massifs d’or par la Russie, le Chine, l’Inde, etc. avaient montré une accélération du projet. Mais pas dans les mêmes proportions qu’au cours des derniers mois.

A ce qui précède s'ajoute la forte pénétration de la Chine et de la Russie en Afrique. C’est à dire dans le continent le plus riche en de nombreuses matières premières. Où elles ont généralement été accueillies à bras ouverts par les dirigeants locaux. Le récent voyage dans sept pays de ce continent de Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, s'inscrivant clairement dans cette stratégie de pénétration. Soutenue involontairement par le retrait français de la zone sahelienne.

Un détail tout à fait anecdotique mais néanmoins significatif : actuellement, on produit de la vodka, appelée Na Wa Na, en République centrafricaine !

Quand la République centrafricaine produit de la vodka... © Publicité Wa Na Wa

Lula veut une monnaie latino

Du côté de l'Amérique latine, ceux qui avaient espéré que l’élection de Lula da Silva à la tête du Brésil changerait les politiques extérieure et économique de ce pays ce sont lourdement trompés. Immédiatement élu, il s'est empressé de suivre la ligne de son prédécesseur en refusant de livrer la moindre cartouche à l'Ukraine et en proposant une nouvelle fois la création d'une monnaie unique à l'ensemble des pays d'Amérique latine et des Caraïbes. Ce qui ne pourrait que générer un véritable divorce monétaire (et politique ?) entre Washington et le continent sud-américain. Si ce projet ne semble pas réaliste à court terme, il pourrait devenir beaucoup plus consistant dans l’hypothèse de la création d'une monnaie des BRICS dans laquelle le Brésil serait partie prenante. Et, là, il risquerait d’attirer nombre de pays latino-américains. A partir du moment où l’on a vu une chose aussi inimaginable que la légalisation du bitcoin au Costa Rica, on ne peut plus écarter l’hypothèse qu'une monnaie structurée autour de grandes puissances économiques et adossée à l’or (donc beaucoup plus fiable qu’une cryptomonnaie) connaisse un réel succès.

Dès son accession au pouvoir au Brésil, Lula da Silva a relancé son projet de monnaie commune aux pays latino-américains © Wikipedia

Vers une multipolarisation monétaire ?

Pour autant, peut-on écrire que la domination du monde économique par le dollar est terminée ? Évidemment non. Il est clair que les Américains emploieront toutes les armes (dans tous les sens du mot…) dont ils disposent pour conserver les avantages que leur procure leur statut d’émetteur de la monnaie de référence. Mais il n'empêche que le poids du billet vert dans les échanges internationaux est en régression constante et qu'une multipolarisation monétaire est en route. Et il ne fait guère de doute qu'elle sera menée par la Chine qui est la puissance économique la plus forte dans le groupe des pays qui veulent se libérer du dollar. De surcroît, un tel mouvement ne pourra se faire que lentement dans la mesure où les Chinois détiennent une telle masse d'obligations américaines que faire chuter leur cours et celui du dollar reviendrait à se “tirer une balle dans le pied”.  Et, comme les Chinois sont plus avisés que les Européens, ils ne pratiqueront jamais des politiques qui leur seraient plus nuisibles qu'à leurs adversaires.
Mais, à plus long terme, dans le cadre de la redistribution des cartes tant au niveau politique qu’économique et financier, dans le cadre aussi de l'isolement du monde occidental, les beaux jours du dollar semblent probablement derrière lui. Etant entendu qu'il ne sera pas facile à des puissances qui sont loin d'avoir toutes les mêmes objectifs économiques et politiques, de mettre au point une monnaie commune.
Cette réserve faite, l'idée de voir émerger une nouvelles monnaie liée à l'étalon-or ne peut plus être considérée comme farfelue. Car elle est la seule explication rationnelle aux achats massifs de métal jaune par les banques centrales des pays qui rejettent peu ou prou la domination mondiale du billet vert.

Jacques Offergeld

(1) Le Point - 18/10/13
(2) "Quelle époque !" animée par Léa Salamé sur France 2, le 11/02/23
(3) Voir sur le même site “La revanche de Ben Salmane” du 12/10/22
(4) Derniers chiffres disponibles
(5) Voir sur le même site :'L'ancien président du FMI : "Ces sanctions risquent d'atteindre les "sanctionneurs plus que les sanctionnés" du 24/10/22