L'ancien président du FMI : «Ces sanctions risquent d’atteindre les «sanctionneurs» plus que les sanctionnés».

Interviewé par nos confrères de La Libre Belgique (1) à l'occasion de la sortie de son nouveau livre (2), M. Jacques de Larosière (3), ancien directeur du Fonds monétaire international, prend des positions qui confirment ce que nous écrivions sur la nocivité des sanctions prises contre la Russie.

A la question : «Que pensez-vous de l'efficacité des sanctions occidentales contre la Russie», il répond : «Ces sanctions risquent d'affaiblir et de pénaliser à terme davantage l'Europe qu'elles ne pénalisent la Russie elle-même. Il faut se poser la question du bien-fondé de ces sanctions. Est-ce que l'objectif d'une politique étrangère est de se fustiger soi-même où est-ce qu'elle est de réduire la tension belligérante sur le terrain? Je pense que c'est le deuxième objectif qui doit être poursuivi au travers de la diplomatie. Ces sanctions risquent d'atteindre les «sanctionneurs» plus que les sanctionnés» (4).

Pour mémoire, dès le 7 juin dernier, nous écrivions ; « Est-il acceptable que les Européens appliquent des sanctions qui, à l'analyse, se révèlent beaucoup plus nocives pour leurs économies que pour celle du pays qu'ils prétendent sanctionner ?» (5). Le moins que l'on puisse écrire est qu'il y a une sérieuse concomitance entre ces deux déclarations. Ce qui, soyons honnêtes, nous réjouit fort.

Si syndicats et patronat voulaient s’allier contre les sanctions...

Il faut vraiment être inconscient du drame économique et social qui se joue en Europe (ou totalement servile à l’égard des Etats-Unis), pour continuer à imposer et même augmenter des sanctions (6) qui ont un effet boomerang ravageur et créent une misère catastrophique qui augmente de jour en jour. Et, là, il apparaît, aussi bien en Belgique que dans la plupart des autres pays européens, que les partenaires sociaux, tant du côté des syndicats de travailleurs que des organisations patronales, se trompent lourdement de cible. À quoi sert-il de manifester dans les rues pour obtenir des augmentations salariales, par ailleurs tout à fait nécessaires pour survivre, si les entreprises sont occupées à péricliter. Et ne peuvent donc pas les payer. Du côté du patronal, aller sectoriellement mendier l’une ou l’autre aide au gouvernement a-t-il encore un sens quand c’est l’ensemble du tissu économique qui est massacré ? Ne serait-il pas plus intelligent et surtout plus efficace de réunir leurs forces avec celles de leurs collègues d’autres pays européens pour faire pression sur leurs gouvernements respectifs afin de faire arrêter cette politique suicidaire ? Et de rappeler à la Commission européenne qu’elle ne tient ses pouvoirs que des nations qui composent l’UE. Et qu’il serait urgent de limiter ces sanctions, d’empêcher M. Zelensky de bloquer toute négociation et surtout d’arrêter les dépenses ruineuses. Rien que la dernière en date, voulue par la sulfureuse Mme von der Leyen, accorde 1,5 milliard € par MOIS à l’Ukraine.

Un passé qui devrait rendre moins moralisateur

Il ne s'agit pas, rappelons-le encore une fois, de défendre le moins du monde l'agression de l'Ukraine par la Russie. Elle est tout à fait condamnable. C’est indiscutable. Néanmoins, les Occidentaux sont tout de même mal placés pour critiquer l’attitude russe. Leur passé ne plaide pas en leur faveur.

Depuis 1974, après une agression militaire particulièrement brutale, les Turcs occupent le Nord de Chypre (7), sans que personne ne s’en émeuve.

En 1998 et 1999, l’OTAN a agressé la Serbie, avec une extrême brutalité et sans le moindre mandat des Nations Unies. Ensuite, elle l’a amputée unilatéralement de sa province du Kosovo pour en faire un état (?) islamo-mafieux au cœur des Balkans. Que l’UE finance.

A-t-on oublié qu'en 2003, et ce avec l’appui de certains pays européens, les États-Unis ont attaqué l'Irak sans aucune raison valable, en présentant à la communauté internationale de fausses preuves complètement fabriquées par les services secrets américains.

Si aujourd'hui on peut condamner, à raison, la Russie pour l'emploi des mercenaires sans scrupules du groupe Wagner, faut-il pour autant effacer les crimes commis par les mercenaires de Blackwater, employés par les Américains en Irak ? Société avec laquelle le vice-président, Dick Cheney, avait des liens.

Dès lors, si M. Poutine est un criminel de guerre, M. Bush Jr n’en est-il pas un aussi ?

Enfin, faut-il rappeler qu’en 2011, la France et l'Angleterre ont attaqué la Libye, en dépassant très largement le mandat international qui leur avait été accordé ? Et ont délibérément organisé l’assassinat de Khadafi. Ce n’est certes pas une grande perte mais au plan juridique, cette action est pour le moins discutable.

Dans ce contexte, et (répétons-le encore une fois pour éviter toute ambiguïté), sans le moins du monde justifier l’agression russe contre l’Ukraine, le rôle de moralisateur joué par les Occidentaux dans le conflit actuel sonne franchement faux.

En revanche, l’urgence consiste à essayer de trouver une solution susceptible de ramener la PAIX. Il en existe une : revenir aux accords de Minsk de 2015 qui ont été délibérément torpillés par les Ukrainiens (et pas uniquement par M. Zelensky qui n’était pas encore au pouvoir) (8) qui ont continué à massacrer les populations russophones du Donbass (10). Conflit qui a fait plus de 15000 morts, pour la plupart torturés et assassinés par les néo-nazis du bataillon Azov. Crimes sur lesquels on a posé une chape de plomb.

Dès lors, au moment où nos économies sont vraiment au bord du gouffre, comme le prouve le récent rapport de GraydonCreditsafe, publié par l’Echo (9), qui montre que 27 % des entreprises belges sont directement menacées par la crise générée d'abord par les confinements et actuellement par les coûts de l'énergie entraînés par les sanctions contre la Russie, il serait peut-être temps de revenir à la raison et d'écouter des gens sages comme M. de Larosière (Photo : © ec.europa.eu)

Jacques Offergeld

  1. « La Libre Belgique » 15/10/22
  2. « En finir avec le règne de l’illusion financière. Pour une croissance réelle » - Jacques de Larosière - Odile Jacob Ed. - Paris 2022
  3. Non content d’avoir été directeur du FMI, il a été gouverneur de la Banque de France et président de la BERD.
  4. NDLR ; Chose déjà confirmée par le FMI : -6% pour la Russie contre -8,6% pour l’UE.
  5. Voir sur le même site : « De l’OTAN à la Russie, laquelle est la moins isolée » du 0